Inter-Environnement Wallonie s’interroge sur les impacts positifs et les nuisances des carrières et autres sablières…


Le temps où le secteur carrier wallon se taisait dans toutes les langues sur les impacts de ses activités est révolu. Depuis quelques années, il communique au contraire tous azimuts sur l’apport bénéfique des carrières pour l’environnement : émissions de CO2, biodiversité, exploitation optimale des ressources… Alors, vaste campagne de désinformation, greenwhasing ou bien réalité de terrain ?

Des années de contentieux

Tout d’abord, ne nous leurrons pas : si le secteur est devenu si communicatif, c’est sur base des tensions récurrentes avec des riverains souvent lassés de subir les désagréments des carrières sans obtenir la moindre information sur ce qui s’y passait. Par conséquent, les renouvellements de permis d’environnement et plus encore les demandes d’extension donnaient lieu à des oppositions systématiques et à des procédures de recours souvent longues et complexes. Pas facile, dans ces conditions, de mener ses affaires et diriger une entreprise… Depuis quelques années, le secteur a changé de politique et affine sa communication. On met sur pieds plus fréquemment des comités d’accompagnement [1]., même si leur existence n’est pas à elle seule garante d’une bonne qualité des échanges entre les personnes.

Une activité positive pour l’environnement ?

Le secteur communique aussi largement, au travers de conférences et de partenariats divers [2]., sur ses impacts positifs pour l’environnement. Bien souvent, c’est la biodiversité qui est au coeur de cette communication. En effet, si la création d’une nouvelle exploitation peut potentiellement nuire à la flore et la faune existante, elle a aussi et surtout un potentiel très intéressant de création de nouveaux habitats devenus rares au sein d’une région largement urbaine et agricole : falaises, milieux humides, pelouses calcaires sont autant de refuges pour certaines espèces rares ou menacées… De plus, ce potentiel n’est pas limité au réaménagement des carrières, mais est déjà présent lors de l’activité. Par exemple, on trouve des hirondelles de rivage logeant chaque année dans une sablière en activité, ou bien des mares d’eau peu profondes abritant grenouilles, crapauds et tritons. C’est souvent plutôt la fin de l’exploitation qui sonne le glas pour ces espèces : non entretenus, les sites sont reboisés spontanément en quelques dizaines d’années. Une carrière en activité peut donc être intéressante pour la biodiversité, et c’est tout bonus pour la communication du secteur carrier.

D’autres avantages sont aussi régulièrement mis en avant : les matériaux wallons sont moins polluants que leurs équivalents étrangers. La pierre bleue, notamment, émet 5 fois plus de CO2 si elle vient de Chine que si elle a été extraite chez nous [3].. Ce résultat, qu’on pouvait anticiper intuitivement, reste valable pour tous les autres matériaux extraits des carrières : lourds, ils vont par définition exiger beaucoup d’énergie pour être transportés sur de longues distances, et donc peser également lourd en CO2 ! Une industrie extractive wallonne, répondant à une demande locale, a donc tout son sens. On peut bien sûr vouloir diminuer la demande, mais c’est un tout autre problème…

La présence de carrières peut donc avoir un effet positif sur l’environnement. Encore faut-il qu’elle soit encadrée correctement, comme toute installation industrielle. Le cadre légal a été fortement modifié depuis le début de l’activité extractive en Belgique : on est passé de rien ou presque, à un système complexe de permis d’environnement par parcelles avec conditions d’exploitation, procédure de modification du plan de secteur, compensations etc… Seuls les spécialistes s’y retrouvent encore. Bref, ce cadre légal, qui a pourtant largement contribué à rendre plus tolérable l’activité extractive, est devenu tellement complexe que les riverains, encore eux, y perdent leur latin.

Des impacts négatifs à ne pas négliger

C’est pourtant ces riverains qui sont en première ligne pour veiller à ce que l’activité d’une carrière se fasse de manière respectueuse de l’environnement. Et il reste encore du travail : une carrière a toujours un impact potentiellement négatif sur l’environnement, comme toutes les activités économiques, mais ici à une échelle rendant parfois difficile la cohabitation avec les riverains. Riverains d’ailleurs de plus en plus nombreux autour des carrières les plus anciennes, en raison de l’étalement urbain qui fait par endroit se rencontrer carrières et lotissements… Au programme : vibrations, bruit, poussières, charroi, problèmes d’écoulement des eaux et impacts sur le paysage local…

Les vibrations proviennent des tirs de masse effectués dans certaines carrières, en vue d’abattre la roche dure pour produire des granulats, de la chaux ou du ciment. Ces vibrations, en plus de provoquer des sensations désagréables à qui les subit, menace les habitations en y accélérant la formation de fissures. Les habitations anciennes, souvent dépourvues de fondations, sont les plus frappées par ce phénomène. L’impact est bien sûr fonction de la distance avec le lieu de tir, mais la composition du sol intervient aussi, certaines roches transmettant mieux les vibrations que d’autres. Pour diminuer ces vibrations, il est possible d’ajuster au mieux la quantité d’explosif utilisée, et un contrôle par sismographe est souhaitable.

Le bruit vient de plusieurs sources : charroi, unités de concassage et de criblage, bandes transporteuses, engins de chantier… S’il est possible de réduire chaque bruit individuellement (via par exemple le bardage systématique des installations), c’est donc surtout une gestions globale du problème qui est nécessaire : localisation des installations bruyantes, édification de buttes et de merlons etc.

La poussière de carrières est non toxique pour l’homme. Néanmoins, elle est très gênante par sa capacité à s’infiltrer partout, y compris dans les poumons. On peut d’ailleurs regretter que le système de mesure le plus utilisé, celui des jauges Owen, mesure la quantité de poussières mais pas leur granulométrie : une poussière plus fine pénètrera plus profondément dans les poumons et les irritera donc plus. Les solutions : le confinement des installations, l’aspersion des pistes par temps sec, le lavage des camions et de leur chargement avant de sortir du site, sans compter leur bâchage qui n’est pas obligatoire…

Les impacts du charroi à la sortie du site dépendent de la voirie : peu problématiques sur une route large et bien aménagée, beaucoup plus gênants sur des voiries de faible gabarit et à proximité de villages. Les solutions doivent être envisagées au cas par cas : utilisation d’un cours d’eau proche si navigable ou d’une voie de chemin de fer… Cela n’est pas toujours possible dès la sortie du site, mais parfois à quelques kilomètres, où barges ou wagons peuvent prendre le relais des camions. Le trou créé par les carrières passe rarement inaperçu dans le paysage d’une région. La construction de merlons permet de cacher ce trou, à condition que ces merlons soient eux-mêmes bien intégrés dans le paysage… Enfin, les impacts sur l’eau sont moins visibles que les précédents, mais toute carrières doit y faire face : qu’elle soit de ruissellement ou issue de la nappe phréatique qui affleure, l’eau doit généralement être évacuée pour permettre l’extraction. Une partie est souvent utilisée sur site, par exemple pour asperger les pistes ou laver les camions, mais une quantité non négligeable doit être déversée soit dans un cours d’eau proche, soit dans le réseau d’égouttage. Il est toujours nécessaire de veiller à ce qu’elles ne soient pas trop chargées en sédiments, au risque d’engorger le milieu récepteur. Cette eau est parfois valorisée dans la production d’eau potable, via des conventions entre carriers et opérateurs . Cette valorisation est souhaitable, car les pompages effectués sur la nappe phréatique viennent diminuer les réserves de celle-ci, asséchant les puits voisins, rétractant le sol devenu sec et contribuant aux effondrements karstiques dans les zones à risques .

On voit donc que les carrières ne se résument pas à un monde idyllique pour la biodiversité en danger. D’autres impacts, plus problématiques, doivent aussi faire l’objet de mesures adaptées pour chaque carrière. Soyons optimistes : le secteur semble bien vouloir s’engager dans cette voie, car une exploitation correctement gérée est aussi plus rentable sur le long terme. Mais restons réalistes : il faudra encore pas mal de temps, et de vigilance de la part des riverains, avant de voir concrètement chaque carrière de Wallonie devenir une « carrière modèle »…

Karine Thollier – 26 mai 2011

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[1] Ces comités, formés à l’initiative des communes, rassemblent des riverains et des représentants de la carrière. Leur but est de favoriser les échanges de questions et de réponses sur le fonctionnement de la carrière et le suivi des impacts environnementaux

[2] Ces partenariats impliquent principalement des universités ou des associations de protection de la nature, comme le partenariat entre CBR et Natagora signé le 18 mai dernier

[3] Source : Etude de l’ULg pour Pierres et Marbres de Wallonie, 2011. A noter que cette étude attribue, faute de connaissance, le même impact environnemental de la filière en Chine par rapport à la Belgique